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Le Journal · Coulisses

Du Minitel rose au téléphone : petite histoire d’une conversation à la française

Avant Internet, la France conversait déjà en ligne, à 1 200 bauds. Du 3615 aux numéros en 08 puis au paiement par carte, retour sur une drôle d’histoire de mots et d’imagination.

Un téléphone mural ancien, à cadran

Bien avant les messageries de nos smartphones, des millions de Français conversaient déjà à distance, devant un petit écran beige et un clavier rabattable. Le Minitel a été l’une des premières grandes aventures en ligne au monde. Et parmi ses services les plus populaires, il y avait les fameuses « messageries roses ».

Un écran dans chaque foyer

L’histoire commence à la fin des années 1970. Les PTT cherchent à moderniser le téléphone et à remplacer l’annuaire papier. Après une expérimentation à Vélizy, dans les Yvelines, le Minitel est diffusé à grande échelle à partir de 1982. Le terminal est prêté gratuitement aux abonnés du téléphone : c’est l’une des clés de son succès.

On l’allume, on compose un numéro, on attend le sifflement de la connexion, et le texte s’affiche, ligne après ligne. Annuaire, horaires de train, résultats d’examen, banque, petites annonces : en quelques années, des milliers de services voient le jour.

Le 3615 et le kiosque

Le Minitel invente surtout un modèle économique : le « kiosque ». En composant le 3615, puis le nom d’un service, l’utilisateur accède à des contenus payés à la durée, directement sur sa facture de téléphone. France Télécom reverse une partie des sommes aux éditeurs. Pas de carte, pas d’inscription : il suffit de se connecter.

Ce modèle ouvre la porte à une foule de nouveaux éditeurs, et notamment aux services de rencontre et de conversation.

Les messageries roses

Très vite, les messageries de conversation deviennent les services les plus fréquentés, et les plus rentables. On y discute sous pseudonyme, en direct, avec des inconnus. Certaines s’affichent sur les murs des villes, avec des campagnes publicitaires restées célèbres.

Leur succès tient à quelques ingrédients qu’on retrouve encore aujourd’hui :

  • l’anonymat : un pseudonyme suffit, personne ne vous voit ;
  • l’imagination : quelques lignes de texte, et le reste se construit dans la tête ;
  • le jeu : on ose ce qu’on n’oserait pas dire en face.

Tout n’était pas idyllique pour autant. Certains services employaient des animateurs pour faire durer les conversations, sans toujours le dire, et la facture de téléphone pouvait grimper vite. Des travers qui ont nourri, plus tard, des règles plus strictes sur l’information des consommateurs.

De l’écran à la voix

Parallèlement, une autre forme de conversation se développe : la voix. Les numéros « Audiotel », d’abord en 36, puis en 08 après le passage aux numéros à dix chiffres en 1996, permettent d’appeler des services vocaux payés à la minute. Le téléphone rose, au sens où on l’entend aujourd’hui, est né là : une conversation de vive voix, plutôt qu’à l’écran.

La voix apporte ce que le texte n’avait pas : un timbre, un rire, un silence. L’imagination n’a plus à inventer une présence, elle l’entend.

La fin du Minitel, pas celle de la conversation

Avec l’arrivée d’Internet, le Minitel décline peu à peu. Le réseau ferme définitivement le 30 juin 2012, après trente ans de service. Les messageries en ligne ont pris le relais à l’écrit ; au téléphone, la conversation s’est transformée.

Les numéros surtaxés existent toujours, mais un autre modèle s’est imposé : le paiement par carte bancaire, d’avance, sur un numéro qui n’est pas surtaxé. Le prix est connu avant de commencer, et les voix peuvent s’écouter en ligne avant d’appeler. C’est le parti pris de PDS : le téléphone rose, expliqué simplement.

Ce qui n’a pas changé

Quarante ans plus tard, l’essentiel est intact. On cherche toujours la même chose : une présence, de la complicité, un moment à soi. L’écran beige a disparu ; la conversation, elle, a gardé son pouvoir. Et elle n’a jamais eu besoin d’images pour troubler.

Envie de prolonger ? Lisez l’art de la conversation sensuelle, ou écoutez les voix.